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    "content_markdown": "On présente souvent CRISPR-Cas9 comme des ciseaux moléculaires, et l'image n'est pas fausse. Elle escamote juste le seul point qui pose problème : couper l'ADN à un endroit choisi est devenu facile, réparer proprement derrière soi ne l'est toujours pas. C'est là que se joue la différence entre une manipulation réussie en boîte de Petri et un traitement qu'on injecte à un patient. Voici comment fonctionne le système, et où il coince encore.\n\n  **Quatre dates suffisent à situer l'histoire**\n\n1987 : des séquences répétées bizarres sont repérées dans le génome d'une bactérie sans qu'on comprenne à quoi elles servent. 2007 : on démontre qu'elles forment une mémoire immunitaire antivirale. 2012 : Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna montrent qu'on peut détourner le système pour couper n'importe quelle séquence choisie. 2020 : elles reçoivent le prix Nobel de chimie pour ce travail.\n\n## Une défense inventée par les bactéries, pas par les laboratoires\n\nQuand un virus attaque une bactérie et échoue à la tuer, celle-ci garde un morceau de l'ADN de l'agresseur et l'archive dans son propre génome, entre des séquences répétées. Ce sont ces répétitions régulièrement espacées qui donnent son nom au système : Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats. Une bibliothèque de portraits-robots, en somme, transmise à la descendance.\n\nSi le même virus revient, la bactérie transcrit l'archive correspondante en ARN, l'associe à une enzyme coupeuse (Cas9 dans le cas le plus connu) et découpe l'ADN viral avant qu'il ne fasse des dégâts. Ce mécanisme a été confirmé en 2007 sur *Streptococcus thermophilus*, une bactérie de l'industrie laitière, par une équipe qui cherchait surtout à protéger des ferments de yaourt contre les phages. L'application médicale est venue après.\n\n## Deux molécules, une adresse et une paire de ciseaux\n\nLe système reconstitué au laboratoire tient en deux éléments.\n\n- L'ARN guide, une courte séquence d'une vingtaine de bases, synthétisée sur mesure pour être complémentaire de l'endroit du génome qu'on veut atteindre. C'est l'adresse postale.\n- L'enzyme Cas9, qui se fixe sur cet ARN guide et coupe les deux brins de l'ADN une fois le guide apparié. C'est le couteau.\n\nUne contrainte souvent passée sous silence : Cas9 refuse de couper si la séquence cible n'est pas immédiatement suivie d'un court motif appelé PAM. Chez la Cas9 la plus utilisée, ce motif fait trois lettres. Autrement dit, on ne coupe pas où l'on veut, on coupe où la biologie l'autorise, et cette contrainte oriente souvent la conception d'une expérience.\n\n![Double hélice d'ADN représentée en bleu sur fond sombre](https://www.nouvelouest.com/wp-content/uploads/2022/07/Molecule-dADN-1.webp)\n\n## La coupure ne modifie rien, c'est la réparation qui écrit\n\nUne fois les deux brins sectionnés, la cellule répare. Elle dispose de deux voies, et elles ne donnent pas du tout le même résultat.\n\nLa première recolle les extrémités bout à bout, vite et mal. Elle perd ou ajoute quelques lettres au passage, ce qui décale la lecture du gène et le rend le plus souvent inactif. C'est la voie que l'on utilise quand l'objectif est d'éteindre un gène, et elle marche bien.\n\nLa seconde recopie une séquence modèle fournie en même temps que les ciseaux, ce qui permet d'inscrire une version corrigée. Beaucoup plus intéressante sur le principe, beaucoup plus capricieuse en pratique : elle n'est active que dans les cellules en division, et son rendement reste faible. **Éteindre un gène est aujourd'hui une opération de routine, en corriger un précisément ne l'est pas.**\n\n  **Pourquoi les techniques dérivées ont pris le dessus**\n\nDepuis 2016, des variantes évitent la double coupure : l'édition de base change chimiquement une lettre en une autre sans sectionner l'ADN, et l'édition d'amorce (prime editing, 2019) réécrit une courte séquence à partir d'un modèle embarqué. Ces approches contournent le problème de la réparation aléatoire. Elles sont plus lentes à mettre au point, mais plus sûres sur le papier.\n\n## Le hors-cible, question technique numéro un\n\nL'ARN guide reconnaît une vingtaine de bases. Le génome humain en compte environ trois milliards. Statistiquement, des séquences très proches de la cible existent ailleurs, et un appariement imparfait suffit parfois à déclencher la coupure. Le complexe travaille alors au mauvais endroit, dans un gène qui n'avait rien demandé.\n\n> *« L'ARN guide comprend en général 20 bases. Pourtant, pour pouvoir se fixer, toutes ces bases ne doivent pas toutes correspondre. Dans le cas contraire, l'ARN guide pourra se lier à un mauvais endroit de génome qui va engendrer de mauvaises mutations. »*\n\nLe risque n'est pas théorique et il est mesurable. Les équipes séquencent aujourd'hui l'ensemble du génome des cellules traitées pour aller chercher ces coupures parasites, et sélectionnent les guides en fonction du nombre de sites proches identifiés en amont. **Des versions modifiées de Cas9, dites haute fidélité, réduisent nettement le phénomène.** Personne ne prétend l'avoir supprimé.\n\n## Cellules du corps, cellules de la descendance : la ligne que trace la loi\n\nModifier les cellules d'un patient adulte (moelle osseuse, foie, cellules immunitaires) reste une affaire entre lui, son médecin et l'agence qui autorise le traitement. Rien ne se transmet à ses enfants.\n\nModifier un embryon, un ovule ou un spermatozoïde change de catégorie : la modification passe dans toutes les cellules de la personne à naître, puis dans sa descendance. Une erreur devient irréversible à l'échelle d'une lignée. La France l'interdit par l'article 16-4 du Code civil, et la Convention d'Oviedo, signée par la plupart des pays européens, pose la même limite.\n\n  **L'affaire qui a figé le débat**\n\nEn novembre 2018, le chercheur chinois He Jiankui annonce la naissance de deux jumelles dont il a édité le génome au stade embryonnaire, avec l'idée de les rendre résistantes au VIH. La communauté scientifique condamne l'expérience en bloc : bénéfice médical nul, information des parents douteuse, contrôles inexistants. Un tribunal de Shenzhen le condamne en décembre 2019 à trois ans de prison ferme.\n\n## Le premier médicament, et son prix\n\nLa démonstration a fini par sortir du laboratoire. En novembre 2023, l'agence britannique du médicament autorise un traitement fondé sur CRISPR-Cas9 contre la drépanocytose et la bêta-thalassémie ; l'agence américaine suit en décembre de la même année. Le principe : prélever les cellules souches du patient, désactiver hors du corps un gène qui bloque la production d'hémoglobine fœtale, réinjecter les cellules corrigées après un conditionnement lourd.\n\nLes résultats publiés sur les premières cohortes sont bons, sur des maladies où l'on n'avait rien à proposer sinon des transfusions à vie ou une greffe risquée. **Le prix affiché aux États-Unis dépasse deux millions de dollars par patient**, et le protocole exige une chimiothérapie préalable. Sur ce point, le calcul ne tient pas encore : la drépanocytose touche surtout des populations d'Afrique subsaharienne et des Antilles, là où ce montant et ce plateau technique sont hors de portée.\n\nReste que le passage de l'idée au produit autorisé a pris onze ans, ce qui est court pour la biologie médicale. Les prochains dossiers concernent le foie, le cholestérol familial et certains cancers via des cellules immunitaires reprogrammées. Ce qui décidera de la suite, ce n'est pas la puissance des ciseaux, c'est notre capacité à prouver qu'ils n'ont rien coupé ailleurs.",
    "content_html": "<p>On présente souvent CRISPR-Cas9 comme des ciseaux moléculaires, et l'image n'est pas fausse. Elle escamote juste le seul point qui pose problème : couper l'ADN à un endroit choisi est devenu facile, réparer proprement derrière soi ne l'est toujours pas. C'est là que se joue la différence entre une manipulation réussie en boîte de Petri et un traitement qu'on injecte à un patient. Voici comment fonctionne le système, et où il coince encore.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-orange\">\n<strong>Quatre dates suffisent à situer l'histoire</strong>\n<p>1987 : des séquences répétées bizarres sont repérées dans le génome d'une bactérie sans qu'on comprenne à quoi elles servent. 2007 : on démontre qu'elles forment une mémoire immunitaire antivirale. 2012 : Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna montrent qu'on peut détourner le système pour couper n'importe quelle séquence choisie. 2020 : elles reçoivent le prix Nobel de chimie pour ce travail.</p>\n</aside>\n\n<h2>Une défense inventée par les bactéries, pas par les laboratoires</h2>\n\n<p>Quand un virus attaque une bactérie et échoue à la tuer, celle-ci garde un morceau de l'ADN de l'agresseur et l'archive dans son propre génome, entre des séquences répétées. Ce sont ces répétitions régulièrement espacées qui donnent son nom au système : Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats. Une bibliothèque de portraits-robots, en somme, transmise à la descendance.</p>\n\n<p>Si le même virus revient, la bactérie transcrit l'archive correspondante en ARN, l'associe à une enzyme coupeuse (Cas9 dans le cas le plus connu) et découpe l'ADN viral avant qu'il ne fasse des dégâts. Ce mécanisme a été confirmé en 2007 sur <em>Streptococcus thermophilus</em>, une bactérie de l'industrie laitière, par une équipe qui cherchait surtout à protéger des ferments de yaourt contre les phages. L'application médicale est venue après.</p>\n\n<h2>Deux molécules, une adresse et une paire de ciseaux</h2>\n\n<p>Le système reconstitué au laboratoire tient en deux éléments.</p>\n\n<ul>\n<li>L'ARN guide, une courte séquence d'une vingtaine de bases, synthétisée sur mesure pour être complémentaire de l'endroit du génome qu'on veut atteindre. C'est l'adresse postale.</li>\n<li>L'enzyme Cas9, qui se fixe sur cet ARN guide et coupe les deux brins de l'ADN une fois le guide apparié. C'est le couteau.</li>\n</ul>\n\n<p>Une contrainte souvent passée sous silence : Cas9 refuse de couper si la séquence cible n'est pas immédiatement suivie d'un court motif appelé PAM. Chez la Cas9 la plus utilisée, ce motif fait trois lettres. Autrement dit, on ne coupe pas où l'on veut, on coupe où la biologie l'autorise, et cette contrainte oriente souvent la conception d'une expérience.</p>\n\n<img src=\"/wp-content/uploads/2022/07/Molecule-dADN-1.webp\" alt=\"Double hélice d'ADN représentée en bleu sur fond sombre\" width=\"640\" height=\"426\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\">\n\n<h2>La coupure ne modifie rien, c'est la réparation qui écrit</h2>\n\n<p>Une fois les deux brins sectionnés, la cellule répare. Elle dispose de deux voies, et elles ne donnent pas du tout le même résultat.</p>\n\n<p>La première recolle les extrémités bout à bout, vite et mal. Elle perd ou ajoute quelques lettres au passage, ce qui décale la lecture du gène et le rend le plus souvent inactif. C'est la voie que l'on utilise quand l'objectif est d'éteindre un gène, et elle marche bien.</p>\n\n<p>La seconde recopie une séquence modèle fournie en même temps que les ciseaux, ce qui permet d'inscrire une version corrigée. Beaucoup plus intéressante sur le principe, beaucoup plus capricieuse en pratique : elle n'est active que dans les cellules en division, et son rendement reste faible. <strong>Éteindre un gène est aujourd'hui une opération de routine, en corriger un précisément ne l'est pas.</strong></p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-bleu\">\n<strong>Pourquoi les techniques dérivées ont pris le dessus</strong>\n<p>Depuis 2016, des variantes évitent la double coupure : l'édition de base change chimiquement une lettre en une autre sans sectionner l'ADN, et l'édition d'amorce (prime editing, 2019) réécrit une courte séquence à partir d'un modèle embarqué. Ces approches contournent le problème de la réparation aléatoire. Elles sont plus lentes à mettre au point, mais plus sûres sur le papier.</p>\n</aside>\n\n<h2>Le hors-cible, question technique numéro un</h2>\n\n<p>L'ARN guide reconnaît une vingtaine de bases. Le génome humain en compte environ trois milliards. Statistiquement, des séquences très proches de la cible existent ailleurs, et un appariement imparfait suffit parfois à déclencher la coupure. Le complexe travaille alors au mauvais endroit, dans un gène qui n'avait rien demandé.</p>\n\n<blockquote><em>« L'ARN guide comprend en général 20 bases. Pourtant, pour pouvoir se fixer, toutes ces bases ne doivent pas toutes correspondre. Dans le cas contraire, l'ARN guide pourra se lier à un mauvais endroit de génome qui va engendrer de mauvaises mutations. »</em></blockquote>\n\n<p>Le risque n'est pas théorique et il est mesurable. Les équipes séquencent aujourd'hui l'ensemble du génome des cellules traitées pour aller chercher ces coupures parasites, et sélectionnent les guides en fonction du nombre de sites proches identifiés en amont. <strong>Des versions modifiées de Cas9, dites haute fidélité, réduisent nettement le phénomène.</strong> Personne ne prétend l'avoir supprimé.</p>\n\n<h2>Cellules du corps, cellules de la descendance : la ligne que trace la loi</h2>\n\n<p>Modifier les cellules d'un patient adulte (moelle osseuse, foie, cellules immunitaires) reste une affaire entre lui, son médecin et l'agence qui autorise le traitement. Rien ne se transmet à ses enfants.</p>\n\n<p>Modifier un embryon, un ovule ou un spermatozoïde change de catégorie : la modification passe dans toutes les cellules de la personne à naître, puis dans sa descendance. Une erreur devient irréversible à l'échelle d'une lignée. La France l'interdit par l'article 16-4 du Code civil, et la Convention d'Oviedo, signée par la plupart des pays européens, pose la même limite.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-rouge\">\n<strong>L'affaire qui a figé le débat</strong>\n<p>En novembre 2018, le chercheur chinois He Jiankui annonce la naissance de deux jumelles dont il a édité le génome au stade embryonnaire, avec l'idée de les rendre résistantes au VIH. La communauté scientifique condamne l'expérience en bloc : bénéfice médical nul, information des parents douteuse, contrôles inexistants. Un tribunal de Shenzhen le condamne en décembre 2019 à trois ans de prison ferme.</p>\n</aside>\n\n<h2>Le premier médicament, et son prix</h2>\n\n<p>La démonstration a fini par sortir du laboratoire. En novembre 2023, l'agence britannique du médicament autorise un traitement fondé sur CRISPR-Cas9 contre la drépanocytose et la bêta-thalassémie ; l'agence américaine suit en décembre de la même année. Le principe : prélever les cellules souches du patient, désactiver hors du corps un gène qui bloque la production d'hémoglobine fœtale, réinjecter les cellules corrigées après un conditionnement lourd.</p>\n\n<p>Les résultats publiés sur les premières cohortes sont bons, sur des maladies où l'on n'avait rien à proposer sinon des transfusions à vie ou une greffe risquée. <strong>Le prix affiché aux États-Unis dépasse deux millions de dollars par patient</strong>, et le protocole exige une chimiothérapie préalable. Sur ce point, le calcul ne tient pas encore : la drépanocytose touche surtout des populations d'Afrique subsaharienne et des Antilles, là où ce montant et ce plateau technique sont hors de portée.</p>\n\n<p>Reste que le passage de l'idée au produit autorisé a pris onze ans, ce qui est court pour la biologie médicale. Les prochains dossiers concernent le foie, le cholestérol familial et certains cancers via des cellules immunitaires reprogrammées. 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