--- title: "Les investisseurs institutionnels commencent à se passer de la cryptomonnaie" url: https://www.nouvelouest.com/les-investisseurs-institutionnels-commencent-a-se-passer-de-la-cryptomonnaie.html author: "Geoffrey Miron" date_published: 2023-09-05T07:50:39+02:00 date_modified: 2026-09-14T10:51:34+02:00 categories: ["Cryptomonnaie"] image: https://www.nouvelouest.comhttps://www.nouvelouest.com/?attachment_id=134392 description: "Le titre est séduisant et il résiste mal aux chiffres : à la fin de 2022, les investisseurs institutionnels n'ont pas quitté la cryptomonnaie, ils ont surtout..." site: "Nouvel Ouest" license: "Reproduction autorisée avec lien vers la source." --- # Les investisseurs institutionnels commencent à se passer de la cryptomonnaie Le titre est séduisant et il résiste mal aux chiffres : à la fin de 2022, les investisseurs institutionnels n'ont pas quitté la cryptomonnaie, **ils ont surtout arrêté d'en parler**. La distinction compte. Ce qui s'est effondré cette année-là, c'est le prix des actifs et la confiance dans les intermédiaires, pas nécessairement les lignes détenues en portefeuille. Un fonds qui garde ses bitcoins pendant que le cours perd les deux tiers de sa valeur voit son exposition fondre sans avoir vendu une seule unité. ## Ce que 2022 a réellement fait aux portefeuilles Le bitcoin tournait autour de 45 000 dollars en avril 2022. En décembre, il s'échangeait sous les 17 000 dollars, soit environ 15 800 euros au taux de l'époque. La capitalisation totale du marché a suivi la même pente, avec une baisse de l'ordre de 70 % sur douze mois. La cause tient d'abord à la politique monétaire. La Réserve fédérale américaine est passée de taux quasi nuls à plus de 4 % en une année, la Banque centrale européenne a suivi avec quelques mois de décalage. Quand le rendement sans risque remonte, les actifs qui ne versent ni coupon ni dividende deviennent difficiles à défendre devant un comité d'investissement. Le bitcoin ne produit rien. C'est sa nature, et en période de taux élevés c'est un handicap arithmétique, pas une question d'opinion. **Le point de bascule de novembre 2022** La faillite de FTX, deuxième plateforme d'échange mondiale, a fait plus de dégâts que la baisse des cours. Des fonds institutionnels y avaient laissé des actifs en dépôt. Le problème n'était pas le bitcoin, c'était le fait de le confier à une société qui mélangeait les comptes de ses clients avec ceux de sa filiale de trading. ## Les enquêtes disent moins que ce qu'on leur fait dire Plusieurs sondages ont circulé fin 2022 avec des résultats spectaculaires : une part importante des gérants interrogés déclarait détenir des actifs numériques, une part encore plus grande annonçait une exposition au bitcoin. **Ces chiffres sont à manier avec précaution.** Ils reposent sur des échantillons de quelques centaines de répondants, souvent recrutés par des sociétés qui vendent des services liés aux cryptoactifs, et ils confondent régulièrement la détention directe, l'exposition via un produit dérivé et la simple activité de courtage pour le compte d'un client. > *Un gérant qui exécute des ordres crypto pour ses clients apparaît dans les statistiques comme « exposé ». Il ne l'est pas : c'est son client qui porte le risque.* La même prudence vaut pour les montants publiés. Additionner les encours d'un secteur à partir de déclarations volontaires donne un ordre de grandeur, jamais une mesure. Sur ce point, mieux vaut regarder ce qui est vérifiable : les flux des fonds cotés en Europe et au Canada, les rapports trimestriels des sociétés qui inscrivent du bitcoin à leur bilan, et les volumes traités par les dépositaires réglementés. ## Ce qui bloque vraiment un investisseur institutionnel ![Écran de trading affichant des courbes de cours en salle de marché](https://www.nouvelouest.com/wp-content/uploads/2023/01/graphique-decran-virtuel-dentreprise-et-investissement-de-trading-en-ligne-.webp) Les obstacles cités dans les enquêtes se répètent d'une année sur l'autre, et ils n'ont rien de mystérieux. - L'incertitude réglementaire, avec un règlement européen MiCA adopté en 2023 mais applicable seulement à partir de 2024 et 2025 selon les volets. - La volatilité, qui oblige à immobiliser du capital réglementaire hors de proportion avec la ligne détenue. - La conservation des clés, sujet technique que peu de dépositaires traditionnels savaient traiter à l'époque. - L'absence de flux de revenus, qui rend l'actif impossible à valoriser par les méthodes classiques d'actualisation. **Le risque de contrepartie, grand oublié des débats** Entre mai et novembre 2022, Terra, Celsius, Three Arrows Capital, Voyager, BlockFi et FTX ont fait défaut les uns après les autres. Aucune de ces faillites n'était due à une faille du protocole bitcoin. Toutes venaient d'un intermédiaire qui prêtait, empruntait ou immobilisait les fonds de ses clients sans contrôle externe. Cette liste explique aussi pourquoi les grandes banques ont avancé en même temps que les gérants reculaient. Une salle de marché qui propose du courtage crypto encaisse une commission sans porter le risque de cours. C'est une activité de service, pas un pari directionnel. Confondre les deux mouvements donne l'impression contradictoire d'un secteur que les institutions fuient et rejoignent au même moment. **Le calendrier réglementaire européen** Le règlement MiCA a été adopté par le Parlement européen en avril 2023, avec une application échelonnée en 2024 et 2025. Tant que ce cadre n'était pas voté, un gérant européen n'avait aucune règle claire sur la conservation des cryptoactifs pour compte de tiers. Beaucoup ont attendu, ce qui est une décision raisonnable. Un dernier élément a pesé lourd dans les arbitrages de fin 2022 : la comptabilité. Aux États-Unis, les normes en vigueur à l'époque obligeaient une entreprise à déprécier ses cryptoactifs dès que le cours passait sous le prix d'achat, sans jamais pouvoir réévaluer à la hausse tant qu'elle ne vendait pas. Une société qui avait acheté du bitcoin à 40 000 dollars inscrivait donc une perte dans ses comptes, et gardait cette perte au bilan même si le cours remontait. Peu de directions financières acceptent ce traitement pour une ligne qui n'apporte aucun revenu. Le sujet paraît technique, il a probablement écarté plus d'acheteurs institutionnels que la volatilité elle-même. ## Les méthodes employées pour limiter la casse Les gérants qui sont restés exposés ont travaillé leur cadre de risque plutôt que leur conviction. ### Le dimensionnement de la ligne La première règle appliquée est la plus simple : plafonner la poche crypto à un pourcentage bas de l'actif total, souvent 1 à 3 %. À ce niveau, une chute de 70 % coûte deux points de performance annuelle, ce qui reste absorbable. Au-delà de 10 %, le même mouvement rend le portefeuille inexplicable devant un conseil de surveillance. ### La diversification à l'intérieur de la poche Répartir entre plusieurs actifs numériques réduit peu le risque en pratique, parce que les cours évoluent presque ensemble : les corrélations entre bitcoin et grandes altcoins dépassaient 0,8 sur une bonne partie de 2022. **La diversification utile se fait ailleurs, entre plusieurs dépositaires et plusieurs juridictions**, pour ne pas dépendre d'un seul acteur en cas de défaillance. ### La couverture par produits dérivés Vendre des contrats à terme sur le CME de Chicago, marché réglementé, ou acheter des options de vente, permet de neutraliser une partie de la baisse sans céder les actifs sous-jacents. La couverture coûte cher quand la volatilité est haute, ce qui était exactement le cas fin 2022, mais elle reste la seule technique qui fonctionne quand tout descend en même temps. **Ce qu'il faut retenir des préventes** Allouer une petite part de son investissement à des projets en prévente est présenté comme un moyen de limiter le risque à la hausse. C'est faux dans le sens strict : une prévente est l'un des placements les plus risqués du secteur, sans liquidité et sans historique. Elle peut se justifier sur une somme qu'on accepte de perdre entièrement, jamais comme outil de gestion du risque. Pour ceux qui suivent ce marché depuis 2017, 2022 ressemble à une répétition avec des acteurs plus gros. La différence tient au niveau de professionnalisation atteint entre-temps : conservation par des dépositaires agréés, produits cotés en Europe, cadre réglementaire en cours d'écriture. Ce sont ces briques qui décideront du retour ou non des institutionnels, bien plus que le prochain mouvement du cours. --- ## À propos de l'auteur **Geoffrey Miron** — Je suis un fervent défenseur de la cause des animaux et de la communauté vegan, je m'intéresse à toutes les espèces et surtout à leur protection. J'adore découvrir de nouvelles espèces à l'international et leurs petites particularités !