Comment et pourquoi les entreprises utilisent la blockchain ?
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Une entreprise qui adopte la blockchain n’achète pas un logiciel : elle entre dans un club. C’est ce détail qui décide de tout le reste, et c’est celui que les comités de direction ont sous-estimé entre 2017 et 2019. La technique se règle en quelques mois. Se mettre d’accord avec six concurrents sur qui valide quoi, qui paie l’infrastructure et qui répond en cas de litige, ça prend des années, et parfois ça ne se règle jamais. Plusieurs consortiums très financés ont fermé pour cette raison.
La blockchain d’entreprise n’a presque rien à voir avec Bitcoin
Le mot est le même, la machine ne l’est pas. Sur Bitcoin, n’importe qui lit le registre et n’importe qui peut tenter d’écrire dedans. Dans une entreprise, on veut exactement l’inverse : un registre partagé dont l’accès est nominatif, où chaque écriture porte l’identité vérifiée de son auteur, et dont le contenu reste invisible aux concurrents qui ne sont pas parties à la transaction.
Trois briques logicielles dominent ce terrain. Hyperledger Fabric, hébergé par la Linux Foundation depuis 2016, découpe le réseau en canaux privés entre sous-groupes de participants. R3 Corda, né du milieu bancaire, va plus loin encore : chaque transaction n’est stockée que chez ceux qu’elle concerne, il n’y a même pas de chaîne globale. Quorum, développé par JP Morgan puis cédé à ConsenSys en 2020, reprend le moteur d’Ethereum en y ajoutant des autorisations.
Le point commun de ces trois outils : ils remplacent le minage par un mécanisme d’ordonnancement beaucoup plus léger, puisqu’on connaît les participants. On passe de sept transactions par seconde à plusieurs centaines, et la facture d’électricité disparaît du dossier.
Le seul cas où ça vaut le coup : plusieurs acteurs qui ne se font pas confiance
Prenons une chaîne d’approvisionnement alimentaire. Un éleveur, un abattoir, deux transporteurs, une plateforme logistique et un distributeur. Chacun tient ses propres écritures dans son propre système. Quand un lot est retiré du marché, la reconstitution du parcours demande des jours d’appels téléphoniques et d’échanges de fichiers Excel, parce que personne n’utilise le même identifiant de lot.
Avec un registre commun, la même recherche se fait en quelques secondes. IBM Food Trust, la plateforme la plus déployée sur ce créneau, est bâtie sur Hyperledger Fabric et sert notamment à des distributeurs européens depuis 2018. Le gain réel se mesure sur le rappel produit : au lieu de retirer une famille entière de références par précaution, on retire les lots concernés.
La même logique vaut pour le crédit documentaire, où quatre banques et deux transitaires doivent constater le même événement au même moment. Elle vaut beaucoup moins pour un processus interne à une seule société : dans ce cas, une base classique avec des journaux signés et horodatés fait le travail, pour une fraction du prix.
Ce que les quatre propriétés apportent, concrètement
Le consensus : une écriture n’est retenue que si les participants désignés la valident. Dans un consortium, on décide en amont qui a droit de veto sur quel type d’opération, et cette règle est écrite dans le code. Elle devient beaucoup plus difficile à contourner qu’une procédure interne.
La réplication : chaque membre détient sa copie. Un partenaire qui claque la porte ne part pas avec l’historique, et personne ne dépend du serveur d’un autre pour prouver ce qui s’est passé.
L’immuabilité : on ajoute, on ne retire pas. Une correction se fait par une écriture d’annulation, qui reste visible, comme dans une comptabilité en partie double. C’est un changement de culture pour des équipes habituées à corriger une ligne dans une table.
Les autorisations : l’identité de chaque acteur est adossée à un certificat émis par une autorité du consortium. On sait qui a écrit quoi, et le pseudonymat des chaînes publiques disparaît complètement.
Le bilan honnête de la vague 2017-2022
we.trade, consortium européen de financement du commerce porté par une douzaine de banques, a été liquidé en juin 2022. B3i, son équivalent dans l’assurance, s’est arrêté la même année. TradeLens a suivi. Ces échecs ne viennent pas de bugs : les plateformes fonctionnaient. Elles n’ont pas atteint la masse critique de membres qui rendait le réseau utile, et un registre partagé avec trois participants sur cinquante possibles ne sert à rien.
Ce qui a survécu est plus discret : la traçabilité alimentaire, la certification de documents, quelques usages de règlement-livraison sur titres. La Banque européenne d’investissement a émis en avril 2021 une obligation numérique enregistrée sur Ethereum, avec plusieurs banques françaises comme teneurs de livre. L’opération portait sur 100 millions d’euros et a servi de test grandeur nature au règlement en monnaie de banque centrale.
Mon avis, après avoir vu passer ces dossiers : la question à poser à un prestataire n’est jamais « quelle chaîne utilisez-vous ». C’est « qui d’autre est déjà dedans, et qu’est-ce qui les empêche de partir ». La réponse à cette question dit à peu près tout ce qu’il y a à savoir sur les chances du projet.
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