Comment intervient la blockchain dans le domaine bancaire ?

Sommaire4 sections
  1. 01Les paiements transfrontaliers, le cas d'école
  2. 02Les titres et le post-marché, là où le gain est mesurable
  3. 03Le KYC partagé, l'idée qui se heurte au droit
  4. 04Ce qui coince quand on passe à l'échelle

Cela fait dix ans que les banques annoncent des projets blockchain. Le bilan tient en une phrase : quelques usages ont trouvé leur place, la plupart des consortiums lancés en fanfare ont fermé, et la ligne de partage entre les deux est assez nette une fois qu'on la regarde de près. Ce qui marche, ce sont les cas où le registre partagé supprime une réconciliation coûteuse entre plusieurs établissements. Ce qui échoue, ce sont les cas où il faut d'abord convaincre trente concurrents de partager la même base.

Les paiements transfrontaliers, le cas d'école

Un virement de Nantes vers Manille ne voyage pas en ligne droite. Il transite par une chaîne de banques correspondantes, chacune tenant ses propres comptes, chacune facturant son passage. La Banque mondiale mesure chaque trimestre le coût moyen d'un envoi d'argent de 200 dollars vers un pays en développement : il tourne autour de 6 %, très loin de la cible de 3 % fixée par les objectifs de développement durable des Nations unies.

Le registre partagé attaque exactement ce point : si les correspondants tiennent le même livre, la réconciliation entre eux disparaît. Plusieurs banques ont monté des réseaux fermés sur ce principe, dont JPMorgan avec sa plateforme Onyx et son jeton interne pour les règlements entre filiales et grands clients.

Le concurrent sérieux n'est pas la blockchain, c'est le virement instantané classique. En zone euro, le dispositif SEPA Instant règle une opération en une dizaine de secondes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et un règlement européen entré en application en 2025 oblige les banques de la zone à le proposer au même tarif qu'un virement ordinaire. Sur les corridors où une infrastructure publique existe, le registre distribué n'apporte pas grand-chose.

Les titres et le post-marché, là où le gain est mesurable

Acheter une action déclenche une mécanique invisible : confirmation, compensation, règlement-livraison, mise à jour des comptes-titres chez plusieurs acteurs. En Europe, ce cycle prend deux jours ouvrés. Pendant ces deux jours, l'acheteur et le vendeur portent un risque de contrepartie que des chambres de compensation couvrent avec des appels de marge.

Inscrire le titre et l'espèce sur le même registre autorise un échange simultané, la livraison contre paiement en une seule opération. Le droit français a ouvert la voie dès 2017 en reconnaissant l'inscription de certains titres non cotés dans un dispositif d'enregistrement électronique partagé, et l'Union européenne a lancé en mars 2023 un régime pilote qui autorise des infrastructures de marché fondées sur cette technologie, sous dérogation encadrée.

Les émissions réelles existent. Société Générale a émis une obligation sécurisée enregistrée sur Ethereum en 2019, la Banque européenne d'investissement a placé un emprunt numérique en 2021, et la Banque de France mène depuis 2020 des expérimentations de monnaie numérique de banque centrale destinée aux règlements entre institutions. Les montants restent modestes au regard des volumes quotidiens des marchés, mais les opérations ont eu lieu et sont documentées.

Le KYC partagé, l'idée qui se heurte au droit

L'entrée en relation avec un nouveau client mobilise des vérifications d'identité, de domicile et d'origine des fonds, refaites intégralement par chaque banque. Mutualiser ces contrôles sur un registre commun paraît évident sur le papier. En pratique, deux obstacles bloquent.

Le premier est juridique. Le RGPD accorde un droit à l'effacement, et la CNIL a publié dès 2018 une analyse pointant la difficulté de concilier ce droit avec un registre conçu pour être inaltérable. La parade consiste à ne stocker sur la chaîne que des empreintes cryptographiques, les données restant ailleurs, ce qui réduit d'autant l'intérêt du montage.

Le second est une question de responsabilité. Si une banque s'appuie sur une vérification faite par une autre et que le client se révèle être un fraudeur, qui répond devant le superviseur ? Tant que cette réponse n'est pas écrite noir sur blanc, aucun directeur de la conformité ne signe.

Ce qui coince quand on passe à l'échelle

Trois points reviennent dans tous les retours d'expérience publiés. La gouvernance d'abord : décider qui valide, qui peut lire quoi, et comment on modifie les règles suppose un accord entre concurrents, ce qui prend des années. La confidentialité ensuite, parce qu'une banque n'a aucune intention de laisser une consœur déduire ses positions en observant le trafic du registre. La finalité juridique enfin : un règlement n'est définitif que si la loi le dit, et l'écriture sur une chaîne de blocs n'a pas cette valeur par elle-même.

Reste une observation simple. Les usages bancaires qui tiennent aujourd'hui sont fermés, réservés à des acteurs identifiés et agréés, sans jeton spéculatif ni minage. Ils empruntent à la blockchain publique son idée de registre commun et laissent de côté à peu près tout le reste. C'est moins spectaculaire que les annonces de 2017, et nettement plus utile.

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