En Chine : un gratte-ciel de 26 étages destiné à accueillir plus de 600 000 animaux
Sommaire5 sections
Empiler 25 000 cochons par étage sur vingt-six niveaux répond à un calcul sanitaire avant de répondre à une ambition architecturale. Le bâtiment ouvert en octobre 2022 à Ezhou, dans le Hubei, tient à un problème précis : la peste porcine africaine a décimé le cheptel chinois à partir de 2018, et un élevage fermé, filtré, où plus aucun camion ne circule entre les bâtiments, est la réponse industrielle qu’a choisie Pékin. Reste à savoir si concentrer 600 000 animaux sous un même toit éloigne le risque ou le rassemble.
Ce qui a été construit à Ezhou
Le maître d’ouvrage s’appelle Hubei Zhongxin Kaiwei Modern Farming Co. Ltd. Le chantier a démarré fin août 2022 et le premier des deux bâtiments a reçu ses animaux en octobre de la même année. L’ensemble couvre environ 400 000 mètres carrés de surface de plancher, à Ezhou, ville de la province du Hubei située à l’est de Wuhan.
Vingt-six étages, donc, avec des ascenseurs dimensionnés pour monter des porcs vivants et redescendre des carcasses. Chaque niveau fonctionne comme une ferme autonome : alimentation automatisée depuis des silos qui desservent chaque niveau, ventilation et filtration de l’air propres à l’étage, système de désinfection, personnel qui ne circule pas d’un niveau à l’autre. Le budget avancé tourne autour de 580 millions d’euros, et la production visée autour de 54 000 tonnes de viande par an.
Les habitants de la région ont trouvé le surnom avant les journalistes : « l’hôtel à cochons ». Vu depuis la route, l’immeuble ressemble à une barre de logements du Hubei, avec des fenêtres régulières et un parking. Il n’y a que la taille des rampes d’accès pour trahir sa fonction.
Pourquoi verticaliser plutôt qu’étendre
La Chine consomme plus de 51 millions de tonnes de porc par an, davantage que n’importe quel autre pays, et de très loin devant la France ou les États-Unis. Cette demande était historiquement servie par des millions de petits élevages familiaux, souvent quelques dizaines de bêtes derrière une maison, sans barrière sanitaire d’aucune sorte.
La peste porcine africaine a fait exploser ce modèle. Le virus ne se soigne pas, ne se vaccine pas, et tue quasiment tous les animaux infectés. Les régulateurs agricoles ont fini par découper le pays en cinq zones entre lesquelles les animaux vivants ne pouvaient plus circuler, ce qui a mis à genoux la logistique traditionnelle de la filière. Des milliers d’exploitations ont fermé, et le prix de détail s’est envolé.
La verticalité découle de ce cahier des charges. Un élevage étalé sur 400 000 mètres carrés au sol suppose des allées, des camions, des mouvements de personnes, autant de vecteurs. Un bâtiment fermé permet de filtrer l’air entrant, de traiter l’air sortant et de découper l’exploitation en vingt-six compartiments indépendants. Sur le papier, un foyer déclaré au douzième étage n’oblige pas à abattre les vingt-cinq autres.
Ce que ça change sur l’étal
Le porc n’est pas une viande parmi d’autres en Chine, c’est la viande de référence, celle dont le prix pèse dans l’indice des prix à la consommation et que le gouvernement surveille au même titre que le carburant. Quand le cheptel s’effondre, le prix du kilo double en quelques mois, et l’effet se lit directement dans la statistique nationale d’inflation.
C’est ce mécanisme qui explique l’existence d’une réserve stratégique de porc congelé, dans laquelle Pékin puise pour calmer les marchés quand le prix s’emballe, et qu’il reconstitue quand il retombe. Un site comme celui d’Ezhou joue le même rôle avec un autre outil : produire à volume constant, indépendamment des aléas des petites exploitations, pour que l’étal reste stable.
Les projections officielles évoquées en 2022 tablaient sur une consommation nationale qui continuerait de progresser au-delà de 51 millions de tonnes. Ce sont des estimations, pas des mesures, et la filière chinoise a suffisamment tremblé depuis 2018 pour qu’on les regarde avec prudence.
Le pari, et sa faiblesse
Sur ce point, je trouve l’argument moins solide qu’il n’en a l’air. La compartimentation vaut ce que vaut son étanchéité réelle : circuits d’alimentation partagés, ascenseurs communs, réseau d’évacuation des effluents, personnel qui entre et sort par les mêmes sas. Il suffit d’un maillon pour que la tour redevienne un seul et même élevage, avec 600 000 animaux dedans.
À cela s’ajoutent des questions qu’un élevage étalé ne pose pas. La ventilation d’un bâtiment de vingt-six étages plein d’animaux consomme de l’électricité en continu, et une panne longue ne se rattrape pas en ouvrant les fenêtres. Le lisier, lui, doit descendre : on parle de plusieurs centaines de tonnes de déjections par jour à collecter, traiter et évacuer sans saturer les réseaux de la ville voisine.
Un modèle qui ne s’exportera pas facilement
Ce type d’élevage n’aurait aucune chance d’aboutir en France dans cette forme. Les seuils d’autorisation environnementale, les distances réglementaires aux habitations et l’enquête publique rendraient le projet impossible à instruire, sans même parler de l’accueil qu’il recevrait dans une commune. La densité chinoise, elle, oblige à autre chose : autour de Wuhan, le foncier agricole disponible est rare et cher, et l’État pousse depuis des années à la concentration de la filière porcine entre les mains de grands groupes.
Ce que résume ce bâtiment, finalement, c’est un arbitrage. La Chine a accepté de mettre 580 millions d’euros et une prise de risque concentrée dans un immeuble pour sécuriser une part de son approvisionnement, plutôt que de dépendre d’importations ou de milliers de petits éleveurs impossibles à contrôler. C’est un choix défendable et discutable, mais c’est un choix, pas une curiosité architecturale.
Il reste une inconnue que les communiqués de l’exploitant ne traitent pas : les gens qui y travaillent. Entrer par un sas de désinfection, passer sa journée dans un bâtiment fermé et ventilé mécaniquement, ne pas changer d’étage pour ne pas casser la barrière sanitaire, cela fait un métier assez différent de celui d’un éleveur. Dans un pays où la main-d’oeuvre agricole se raréfie et vieillit, la question du recrutement se posera avant celle du rendement.
Résumer cet article avec :
Partager :