Missak Manouchian : portrait d'un poète et militant communiste honoré au Panthéon

Sommaire3 sections
  1. 01Un orphelin arménien devenu ouvrier parisien
  2. 02Le poète avant le héros
  3. 03Internationaliste plutôt que communiste orthodoxe

Le 21 février 2024, la France a fait entrer au Panthéon un homme à qui elle avait refusé sa nationalité. Missak Manouchian est mort fusillé au Mont-Valérien le 21 février 1944, étranger sur le papier, après avoir déposé plusieurs demandes de naturalisation restées sans suite. Quatre-vingts ans jour pour jour séparent les deux dates. C'est cette contradiction, plus que la cérémonie, qui donne son poids à la journée.

Un orphelin arménien devenu ouvrier parisien

Manouchian naît en 1906 dans l'Empire ottoman. Le génocide arménien lui prend ses parents, l'orphelinat le récupère, et il débarque en France en 1925, à 18 ans. Il apprend la menuiserie, passe par les ateliers, travaille un temps chez Citroën. L'exil ne s'arrange pas tout de suite: il décrit une solitude de déraciné que le travail en équipe finit par entamer. Ce sont les collègues, français et étrangers mélangés, qui lui donnent une langue, un vocabulaire politique et une place quelque part.

Le poète avant le héros

On retient l'homme de l'Affiche rouge et on oublie le lecteur. Manouchian passait ses heures libres à la bibliothèque Sainte-Geneviève, place du Panthéon, à quelques dizaines de mètres du bâtiment où il repose désormais. Il lisait Baudelaire et Verlaine, traduisait des poètes français en arménien, écrivait ses propres textes, animait une revue littéraire arménienne et posait comme modèle pour des peintres du quartier. Il suivait aussi des cours en auditeur libre à la Sorbonne.

En 1931, il rejoint une communauté utopiste et progressiste installée à Châtenay-Malabry, où il fait les courses et la cuisine. Le passage compte: c'est là que son engagement se durcit, et c'est de cette période que date une de ses demandes de naturalisation. Vivre avec des gens qui discutent politique du matin au soir change la façon de penser plus sûrement qu'une lecture.

Internationaliste plutôt que communiste orthodoxe

On le range volontiers dans la case du militant discipliné, encarté et obéissant. La case est trop étroite. Manouchian adhère au Parti communiste dans les années 1930 et n'en fait pas mystère, mais ce qu'il cherche dans la Résistance, c'est le rassemblement le plus large possible contre le nazisme. Le groupe qu'il finit par diriger au sein des FTP-MOI le montre assez bien: des Arméniens, des Juifs polonais et hongrois, des Italiens, des Espagnols, des Roumains, presque tous étrangers, presque tous jeunes.

Ce sont eux que la propagande allemande placarde à l'automne 1943 sur l'Affiche rouge, avec dix visages et la question « Des libérateurs? La libération par l'armée du crime! ». L'affiche voulait faire peur en montrant des noms à consonance étrangère. Elle a raté sa cible et fabriqué un symbole, repris plus tard par Aragon et chanté par Ferré.

Une des vingt-trois, Olga Bancic, n'a pas été fusillée avec les autres: les Allemands l'ont transférée à Stuttgart et décapitée en mai 1944, parce qu'on n'exécutait pas les femmes au peloton. Son nom figure lui aussi sur la dalle du Panthéon. Le détail en dit long sur la mécanique administrative de la répression, qui trouvait le temps de respecter ses propres règles.

Arrêté en novembre 1943 avec ses camarades, il est jugé en février 1944 lors d'un procès mis en scène pour la presse collaborationniste, puis fusillé le 21. Sa dernière lettre à Mélinée, écrite quelques heures avant, tient en quelques lignes et ne contient aucune haine des Allemands. Il y demande à sa femme de se marier après la guerre et d'avoir un enfant.

Ses poèmes, écrits en arménien pour la plupart, ne ressemblent pas à de la littérature militante. On y trouve l'exil, la faim, les amis morts, et une envie assez simple d'appartenir à un endroit. Ils ont été peu traduits et restent difficiles à trouver en français, ce qui explique qu'on parle du poète sans jamais citer un vers. La panthéonisation aurait pu servir à réparer cela; les éditeurs n'ont pas beaucoup suivi.

Mélinée, elle aussi rescapée du génocide, elle aussi résistante, a survécu à la guerre et passé le reste de sa vie à défendre la mémoire du groupe. Sa présence au Panthéon corrige un usage tenace: on célèbre l'homme fusillé et on oublie celle qui a fait le travail d'archives, de témoignage et d'insistance pendant quarante ans. Le poète n'aurait pas eu de postérité sans elle.

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