Plus rare, notre eau potable est-elle menacée ?

Plus rare, plus polluée : notre eau potable est-elle menacée ?
Sommaire9 sections
  1. 01Une eau traitée, puis perdue sous la chaussée
  2. 02L'été 2022 a servi d'avertissement
  3. 03Trois pressions qui se cumulent
  4. 04Ce que l'enquête de juin 2023 a montré
  5. 05Moins d'eau dans la nappe, plus de polluants dedans
  6. 06Sur la côte, tout se joue en quinze jours
  7. 07Ce qu'un foyer peut faire, et ce qu'il ne peut pas
  8. 08Qui décide, et à quelle échelle
  9. 09La question de fond, c'est le prix

Avant de compter les minutes de douche, il faudrait compter ce qui se perd entre le château d'eau et le robinet. En France, de l'ordre d'un litre d'eau potable sur cinq n'arrive jamais chez personne : il fuit dans des canalisations posées après-guerre et jamais remplacées. C'est par là que commence le sujet de l'eau à l'été 2023, plus que par les gestes du quotidien.

Une eau traitée, puis perdue sous la chaussée

Produire de l'eau potable coûte cher : pompage, décantation, filtration, désinfection, contrôles. Tout ce travail est fait avant que l'eau parte dans le réseau. Quand une canalisation fuit, c'est de l'eau déjà traitée qui repart dans le sol, et le service la facture aux abonnés qui restent.

Le problème est mécanique. Une grande partie des réseaux date des années 1950 à 1970, en fonte grise ou en amiante-ciment, avec une durée de vie qui arrive à son terme. Le taux de renouvellement national reste faible, autour de 0,6 % par an, ce qui revient à changer chaque tuyau une fois tous les cent cinquante ans. Les collectivités rurales, qui ont beaucoup de kilomètres de réseau pour peu d'abonnés, sont les plus mal placées.

Sol craquelé au bord d'une retenue d'eau presque vide en période de sécheresse
Après l'été 2022 et un hiver qui n'a pas rechargé les nappes, les réserves abordent la saison 2023 en déficit.

L'été 2022 a servi d'avertissement

La séquence est connue : sécheresse historique en 2022, puis un hiver qui n'a pas rechargé les nappes phréatiques. Plus de 700 communes ont temporairement perdu l'accès à l'eau potable au robinet et ont été ravitaillées par citerne ou par bouteilles. Au printemps 2023, la plupart des départements étaient déjà sous arrêté préfectoral de restriction avant l'entrée dans l'été.

Le 30 mars 2023, à Savines-le-Lac, Emmanuel Macron a présenté un plan Eau de 53 mesures, avec un objectif de 10 % de prélèvements en moins d'ici 2030 et une aide au renouvellement des réseaux les plus fuyards. Le calendrier disait beaucoup : on annonçait le plan trois mois après un hiver sec, pas trois ans avant.

Trois pressions qui se cumulent

La fuite explique une part du problème, pas tout. Trois évolutions plus lentes réduisent la ressource elle-même.

Le climat, d'abord. La pluviométrie annuelle ne s'effondre pas partout, mais elle se déplace dans le calendrier et les températures plus élevées augmentent l'évaporation des retenues et la reprise par la végétation. Une même quantité de pluie recharge moins bien qu'il y a quarante ans, parce qu'une plus grande part repart dans l'atmosphère avant d'atteindre la nappe.

L'artificialisation des sols, ensuite. Chaque lotissement, chaque parking, chaque zone commerciale remplace un sol qui absorbait par une surface qui évacue. L'eau part au réseau pluvial, file vers l'estuaire et ne s'infiltre nulle part. Sur le pourtour de Saint-Nazaire comme sur la côte, la pression foncière des vingt dernières années a fait disparaître des surfaces d'infiltration qu'on ne récupérera pas.

Les prélèvements, enfin. Irrigation, refroidissement industriel, consommation domestique : quand les trois montent en même temps que la ressource baisse, l'arbitrage devient politique. C'est le sens des arrêtés de restriction, qui hiérarchisent les usages en cours de saison plutôt que de planifier avant.

À cela s'ajoute la disparition des zones humides, qui jouent le double rôle d'éponge et de filtre. Les marais de Brière ou les zones humides de l'estuaire retiennent l'eau en hiver et la restituent lentement, tout en piégeant une partie des nitrates. Les assécher ou les remblayer supprime un service qu'aucune station de traitement ne rend au même prix.

Ce que l'enquête de juin 2023 a montré

Le 11 juin 2023, M6 a diffusé dans Zone Interdite une enquête consacrée à la pénurie et à la pollution de l'eau potable. Deux cas y ressortent.

Les Ardennes d'abord, avec ces 30 % d'eau perdus dans un réseau de distribution en mauvais état. Charleville-Mézières a lancé un plan de rénovation, mais la facture des travaux est telle qu'elle finira dans le prix du mètre cube. C'est la contradiction du sujet : réparer coûte cher, ne pas réparer coûte plus cher, et dans les deux cas c'est l'abonné qui paie.

Berrien ensuite, dans les monts d'Arrée, en Finistère. Après l'assèchement de la nappe qui alimentait la commune, les habitants ont dû acheter de l'eau en bouteille pour cuisiner et se brosser les dents. La municipalité a tenté de brancher le réseau sur une réserve d'eau installée dans une ancienne carrière de craie. L'eau s'y est révélée contaminée à l'arsenic. Une commune bretonne, à moins de deux heures de route de la côte atlantique, privée d'eau potable pendant des semaines : le scénario n'a plus rien de théorique pour l'Ouest.

Moins d'eau dans la nappe, plus de polluants dedans

La pénurie et la pollution ne sont pas deux problèmes séparés. Quand le volume d'eau baisse, la quantité de nitrates, de pesticides et de résidus médicamenteux, elle, ne baisse pas. La concentration monte mécaniquement. Une nappe à moitié vide contient la même charge de polluants dans deux fois moins d'eau.

Les sources de contamination sont documentées depuis longtemps. Les produits phytosanitaires et les engrais s'infiltrent depuis les parcelles agricoles. Les rejets industriels apportent métaux lourds et hydrocarbures. Les stations d'épuration ne retiennent qu'une partie des résidus de médicaments et des détergents domestiques, qui repartent dans les cours d'eau. S'y ajoutent les microplastiques, dont on mesure aujourd'hui la présence sans savoir précisément ce qu'ils font à un organisme sur trente ans.

Le point faible reste le contrôle. Dans les communes de moins de 500 habitants, les analyses sont espacées et ne couvrent qu'une partie des molécules. Le lanceur d'alerte Didier Malé, entendu dans l'enquête de M6, décrit des autorités sanitaires qui ne disposent pas des équipements pour détecter l'ensemble des résidus de pesticides, avec des écarts importants d'une région à l'autre. Un résultat conforme ne veut donc pas dire qu'on a cherché tout ce qu'il y avait à chercher.

Sur la côte, tout se joue en quinze jours

Le littoral de Loire-Atlantique vit un problème que l'intérieur ne connaît pas : la pointe. La population de La Baule, de Pornichet ou du Croisic est multipliée par plusieurs le temps d'un mois d'août, exactement au moment où la ressource est au plus bas et où les nappes ne se rechargent pas. Les stations d'épuration encaissent la même vague, avec les rejets en mer que cela suppose sur des plages fréquentées.

La presqu'île guérandaise n'a pas de grande nappe profonde sous les pieds. Elle dépend d'eau de surface acheminée depuis l'intérieur des terres, plus sensible à une sécheresse longue qu'un aquifère profond, et plus exposée aux pollutions de bassin versant. Un réseau qui fuit sur ce type de configuration coûte donc deux fois : en eau perdue, et en capacité de transport mobilisée pour rien pendant les trois semaines où tout le monde ouvre le robinet en même temps.

Ce qu'un foyer peut faire, et ce qu'il ne peut pas

Les gestes domestiques existent et ils ont leur place : réducteur de débit sur les mitigeurs, chasse à double commande, arrosage tôt le matin ou à la tombée du jour, récupérateur de pluie pour le jardin, lave-linge rempli. Une famille attentive descend sans difficulté sous les 120 litres par personne et par jour, contre une moyenne nationale nettement plus haute. Le récupérateur de pluie, en particulier, est le seul équipement qui déplace franchement la courbe d'un pavillon avec jardin, parce que l'arrosage estival représente à lui seul une part importante de la consommation d'un foyer entre juin et septembre.

Il faut quand même dire les proportions. Sur l'année, l'agriculture pèse un peu plus de la moitié de l'eau consommée en France, et cette part grimpe en été avec l'irrigation. L'eau potable distribuée aux ménages représente une fraction du total. Réduire sa douche de deux minutes est une bonne habitude, sans plus. Cela ne tient pas lieu de politique de l'eau. Sur ce point, le discours qui renvoie l'effort au seul consommateur me semble faux : il déplace la question loin des deux endroits où se jouent les volumes, le renouvellement des canalisations et les usages agricoles.

Qui décide, et à quelle échelle

Une dernière difficulté est administrative. La compétence eau potable a longtemps été exercée commune par commune, avec des syndicats de taille très variable, des tarifs différents d'un bourg à l'autre et des capacités d'investissement sans commune mesure. Le transfert vers les intercommunalités a mutualisé une partie du problème, sans effacer l'écart entre un service urbain doté d'un bureau d'études et un petit syndicat rural qui découvre l'état de ses conduites au moment de la casse.

Concrètement, cela veut dire qu'un abonné n'a aucun moyen simple de savoir si son réseau fuit beaucoup ou peu. L'information existe pourtant : le rapport annuel sur le prix et la qualité du service, le fameux RPQS, est public et publie le rendement du réseau. Il se demande en mairie ou se trouve en ligne. C'est le document à consulter avant de se plaindre du prix du mètre cube, parce qu'il dit exactement ce qui est payé et ce qui est perdu.

La question de fond, c'est le prix

Personne n'aime la dire, mais elle arrive. L'eau est facturée en France à un tarif qui ne couvre pas partout le renouvellement du patrimoine. Tant que le mètre cube reste bas, la collectivité repousse les travaux, le réseau fuit davantage, et la production doit compenser la perte. Le jour où l'on décide de réparer, la hausse est brutale parce qu'on rattrape trente ans en dix.

À l'échelle de la planète, l'écart est d'un autre ordre : environ 2,2 milliards de personnes n'ont pas d'eau potable à domicile, et la répartition n'a rien à voir avec les besoins. En France, on parle d'un service qui existe, qui fonctionne et qu'on laisse vieillir. Cela relève de la négligence d'entretien, ce qui est presque rassurant : une négligence se corrige avec un budget et un calendrier.

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