« Mon corps, miroir de mon parcours » par la Docteure Anne Gabard-Allard
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Il y a deux façons de lire le livre de la Docteure Anne Gabard-Allard, et elles ne mènent pas au même endroit. On peut y voir un ouvrage de plus sur le lien entre le corps et l'esprit, rayon bien-être, avec ce que cela suppose de vague. Ou bien on peut le prendre pour ce qu'il est d'abord : un livre écrit par une praticienne qui reçoit en consultation des femmes dont la douleur a été minimisée pendant des années, et qui propose de reprendre le récit depuis le début. C'est la seconde lecture qui rend l'ouvrage utile, et c'est aussi celle qui demande le plus de prudence.
Le point de départ : une consultation où l'on n'a pas le temps
Le fil du livre part d'un constat de terrain. Une consultation de gynécologie dure rarement plus de vingt minutes. Dans ce format, la question « depuis quand » obtient une réponse en trois mots, et la question « qu'est-ce qui s'est passé cette année-là » n'est pratiquement jamais posée. Anne Gabard-Allard prend le pari inverse : laisser la patiente dérouler sa chronologie, y compris ce qui n'a pas l'air médical, et regarder ce que ça déplace dans le diagnostic.
Le procédé n'a rien d'ésotérique. C'est de l'anamnèse, ce que la médecine appelle depuis toujours l'interrogatoire du patient, simplement rendue à sa durée normale. Le livre avance par cas cliniques, ce qui est son meilleur choix de construction : on suit des histoires précises plutôt que des affirmations générales.
Ce que le corps garde, et ce qu'il ne dit pas
La thèse centrale du livre est que le corps porte des traces : cicatrices, douleurs installées, cycles perturbés, tensions qui reviennent toujours au même endroit. Sur la partie descriptive, il n'y a pas grand-chose à discuter. Une opération laisse une cicatrice, un accouchement difficile laisse des séquelles physiques, un stress prolongé modifie le sommeil et l'appétit. Ce sont des faits.
La difficulté commence quand on passe de la trace au sens. Dire d'une douleur pelvienne qu'elle raconte quelque chose du parcours de la patiente, c'est une hypothèse de travail féconde en consultation. Transformée en règle, elle devient dangereuse. Beaucoup de femmes ont déjà entendu que leurs douleurs étaient psychologiques, et cette phrase a retardé des diagnostics d'endométriose, de fibromes, de kystes. La ligne de crête est étroite : écouter l'histoire sans jamais s'en servir pour éviter l'examen.
Il y a aussi une raison pratique de tenir cette ligne. Une patiente qui se sent soupçonnée de somatiser cesse de raconter, et le médecin perd précisément l'information dont il a besoin. L'écoute défendue dans le livre n'est donc pas un supplément d'âme, c'est un outil de diagnostic, au même titre qu'un examen clinique.
L'infertilité, sujet où le silence coûte le plus cher
Le chapitre sur les difficultés à concevoir est celui qui parlera au plus grand nombre. En France, de l'ordre d'un couple sur quatre rencontre des difficultés à obtenir une grossesse au bout d'un an d'essais. Les protocoles médicaux existent, ils sont codifiés, remboursés jusqu'à un certain âge et un certain nombre de tentatives. Ce qui n'est pas codifié, c'est ce que vivent les deux personnes entre deux rendez-vous.
Anne Gabard-Allard décrit ce temps mort, celui des prises de sang à jour fixe, des échographies à sept heures du matin avant le bureau, des vacances calées sur un protocole. C'est la partie la plus juste du livre, parce qu'elle décrit une organisation matérielle que personne ne raconte jamais et qui use plus que les traitements eux-mêmes.
À qui ce livre sert vraiment
Il sert d'abord aux femmes qui ont un dossier médical épais et le sentiment que personne n'a jamais regardé l'ensemble. Le livre donne une méthode : écrire sa chronologie, dates comprises, avant la consultation, et l'apporter. Un médecin qui reçoit une page de synthèse, avec les dates d'opérations, les traitements essayés et leurs effets, gagne dix minutes sur vingt. Ces dix minutes changent la nature de l'échange.
Il sert moins à celles qui cherchent une explication unifiée à tout ce qui leur arrive. Le corps n'est pas un texte à décoder, et l'ouvrage est plus honnête que sa quatrième de couverture sur ce point. Ce que propose Anne Gabard-Allard tient plutôt d'une posture de consultation, transposable ailleurs qu'en gynécologie, et qui tient en une question rarement posée : et vous, comment vous racontez ce qui vous arrive ?
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