Quand un agent du KGB a dirigé le magazine « L'Express » : plongée dans les dessous de la guerre froide médiatique des années 1970

Sommaire3 sections
  1. 01Un patron de presse recruté par le KGB
  2. 02Ce que valait vraiment un homme comme lui pour Moscou
  3. 03Grumbach n'est pas un cas isolé

L'affaire Philippe Grumbach n'est pas une histoire d'espionnage classique, avec micro dans le combiné et rendez-vous sous un pont. C'est l'histoire d'un journaliste arrivé au sommet d'un grand hebdomadaire français en travaillant pour Moscou, sans que sa rédaction s'en doute, et dont le nom n'est sorti qu'une fois l'homme mort depuis vingt ans. Le plus troublant tient d'ailleurs moins à ce qu'il a transmis qu'à la place qu'il occupait: la direction de la rédaction de « L'Express ».

Un patron de presse recruté par le KGB

Dans les archives soviétiques, il s'appelle « Brok ». Dans les ours du journal, il s'appelle Philippe Grumbach, et il dirige la rédaction de « L'Express » à partir de 1974. Les deux identités appartiennent au même homme, un journaliste que ses confrères décrivaient comme rapide, cultivé, bien introduit, capable de décrocher un déjeuner avec à peu près n'importe qui à Paris. C'est précisément ce carnet d'adresses qui intéressait ses officiers traitants.

Le parcours, vu de loin, ressemble à celui de beaucoup de journalistes de sa génération. L'Agence France-Presse de 1946 à 1948, un passage par « Libération » première formule et « Paris-Presse-l'Intransigeant », puis « L'Express », où il est rédacteur en chef de 1956 à 1960. Il part fonder « Pariscope » en 1965 et dirige « Le Crapouillot ». Il revient à « L'Express » en 1971 et y cumule les fonctions: directeur politique, rédacteur en chef, directeur de la rédaction. Plus tard viendront le Haut conseil de l'audiovisuel, la production de cinéma, puis « Le Figaro » en 1984.

Ce que valait vraiment un homme comme lui pour Moscou

Un directeur de rédaction ne vole pas de plans de sous-marin. Il fait autre chose, et c'est ce qui rendait le poste intéressant pour le KGB. Il sait qui monte et qui descend dans les cabinets ministériels, ce qui se dit avant que ça se publie, quel élu est fragile, quel dossier va sortir. Grumbach fréquentait ce milieu de près, y compris des hommes appelés à l'Elysée comme François Mitterrand et Valéry Giscard d'Estaing. Il déjeunait avec eux, il les tutoyait parfois, et rien de tout cela n'avait l'air suspect: c'était son métier. Etienne Girard, rédacteur en chef société de « L'Express » et l'un des auteurs de l'enquête, le range parmi les agents soviétiques les plus importants de la Ve République.

Reste la question qui fâche pour un journal: publier ou non. « L'Express » a passé une partie de son histoire à documenter les régimes totalitaires et à raconter ce qu'était le communisme réel. Découvrir qu'un de ses patrons roulait pour Moscou pouvait s'enterrer discrètement. Etienne Girard et Eric Chol ont choisi l'inverse, en fouillant les archives du KGB et en interrogeant les proches de Grumbach, dont plusieurs ont confirmé.

Grumbach n'est pas un cas isolé

La France des années 1970 était un terrain de chasse ordinaire pour les services de l'Est. Le même journal avait déjà révélé, en 1996, que Charles Hernu, ministre de la Défense de François Mitterrand, avait entretenu des liens avec les services de l'Est. Les noms sortent avec trente ou quarante ans de retard, quand les archives s'entrouvrent et que les protagonistes sont morts. Cela dit quelque chose de la lenteur avec laquelle une démocratie regarde ses propres angles morts.

Il serait facile de conclure que rien n'a changé et que l'ingérence étrangère d'aujourd'hui ressemble à celle d'hier. La comparaison a ses limites: on ne recrute plus un directeur de rédaction quand il suffit d'ouvrir cent comptes sur un réseau social. Mais le cas Grumbach rappelle une chose simple, valable en 1974 comme en 2024: la cible la plus rentable n'est pas le document classifié, c'est la personne qui décide de ce qui sera raconté.

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