L'impact de l'industrie alimentaire sur la vie des animaux d'élevage
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On parle de l’élevage industriel avec des mots (bien-être, conditions, souffrance) qui laissent chacun libre de comprendre ce qu’il veut. Deux unités suffisent pourtant à décrire ce qui se passe : le nombre de jours qu’un animal vit, et le nombre de centimètres carrés dont il dispose pendant ces jours. Les deux chiffres sont publics, ils figurent dans des règlements européens et dans les cahiers des charges des filières. Ils racontent presque toute l’histoire, et ils sont plus difficiles à discuter qu’une photo.
La sélection génétique a fait plus de dégâts que les bâtiments
Le débat se concentre sur les cages et les hangars. La transformation la plus lourde est ailleurs : dans l’animal lui-même. Un poulet de chair d’aujourd’hui atteint son poids d’abattage quatre fois plus vite qu’une souche des années 1950, à alimentation comparable. Le squelette et le cœur n’ont pas suivi. Beaucoup d’oiseaux boitent en fin de croissance parce que leurs pattes portent une masse musculaire pour laquelle elles n’ont pas été prévues.
Même logique chez la vache laitière. Une Prim’Holstein française produit en moyenne autour de 9 000 litres de lait par an, contre trois fois moins il y a soixante-dix ans. Elle est réformée après deux ou trois lactations, vers 5 ou 6 ans, quand l’espérance de vie de l’espèce dépasse 20 ans. Ce n’est pas une décision de cruauté, c’est un calcul comptable : passé ce stade, la production baisse et les frais vétérinaires montent.
Le compte des jours, filière par filière
Un porc charcutier part à l’abattoir vers six mois, autour de 115 à 120 kilos. La réglementation lui accorde 0,65 mètre carré quand il pèse entre 85 et 110 kilos, sur caillebotis, sans paille dans la grande majorité des élevages français. La queue lui est coupée dans les premiers jours de vie, officiellement pour éviter les morsures entre congénères, morsures qui apparaissent surtout quand les animaux s’ennuient et manquent de place.
Une poule pondeuse est réformée entre 72 et 80 semaines, soit un an et demi. Les cages classiques sont interdites dans l’Union européenne depuis 2012, remplacées par des cages dites aménagées offrant 750 centimètres carrés par poule, un perchoir et un nid. Sept cent cinquante centimètres carrés, c’est une feuille A4 plus une carte postale.
Un veau de boucherie est abattu vers six mois, un agneau entre trois et six mois. En France, tous animaux terrestres confondus, l’ordre de grandeur tourne autour du milliard d’abattages par an, dont l’écrasante majorité sont des volailles.
L’abattage, le moment le moins documenté
C’est la partie du parcours sur laquelle il existe le moins de données publiques, et pour cause : les abattoirs sont fermés au public et les rares images qui en sortent proviennent de caméras cachées. Ce qu’on sait relève du procédé. Les volailles passent par un bain d’eau électrifié censé les étourdir avant la saignée, avec un pourcentage d’animaux mal étourdis qui varie selon la cadence et le réglage de la ligne. Les porcs sont majoritairement étourdis au dioxyde de carbone, un gaz qui provoque une détresse respiratoire pendant les quinze à trente secondes précédant la perte de conscience. L’efficacité de ces méthodes fait l’objet d’avis réguliers de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui a plusieurs fois pointé leurs limites.
Sur ce point, la position française est contradictoire : le Code civil reconnaît depuis 2015 que l’animal est un être vivant doué de sensibilité, et le contrôle vidéo en abattoir reste facultatif, appliqué au bon vouloir des exploitants.
Le climat, la déforestation et la question du méthane
La FAO chiffre à environ 14,5 % la part de l’élevage dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre, un ordre de grandeur comparable à celui de tous les transports. Trois sources principales : la fermentation digestive des ruminants qui produit du méthane, la gestion des effluents, et la culture des aliments donnés aux animaux.
Le méthane mérite une nuance que les articles militants sautent souvent. Il réchauffe beaucoup plus fort que le dioxyde de carbone, autour de 28 fois sur cent ans, mais il se dégrade dans l’atmosphère en une douzaine d’années, alors que le CO2 y reste des siècles. Un troupeau stable n’ajoute donc pas de réchauffement supplémentaire ; un troupeau qui grossit, si. Cette distinction change complètement la façon de fixer un objectif de réduction, et elle est rarement expliquée.
La part la plus lourde, en France, se joue à l’importation. Le soja qui nourrit une partie des volailles et des porcs vient du Brésil et d’Argentine, de zones où l’extension des cultures a poussé le front de déforestation vers le Cerrado et l’Amazonie. La FAO estime que 70 % des terres agricoles mondiales sont mobilisées, directement ou non, par l’élevage.
Manger moins de viande ou en manger autrement
Les deux réponses sont souvent présentées comme rivales, alors qu’elles vont ensemble et pour une raison arithmétique simple : un poulet plein air coûte deux à trois fois le prix d’un poulet standard. Personne ne change de gamme sans réduire les quantités. Un ménage qui passe de six repas carnés par semaine à trois, et qui met la différence dans la qualité, dépense la même chose et fait vivre une filière différente.
Sur les labels, tout ne se vaut pas. Label Rouge et bio imposent une durée d’élevage minimale et un accès extérieur, ce sont les deux mentions qui engagent vraiment quelque chose. « Élevé en France », « fermier » sans label, « nourri sans OGM » ne disent rien du nombre de jours ni du nombre de centimètres carrés.
Ce que ça donne à quelques kilomètres d’ici
La Loire-Atlantique n’est pas un département de hangars. Autour de la Brière, les prairies humides sont entretenues par des troupeaux qui y pâturent une partie de l’année, et la conservation de la race bovine nantaise repose entièrement sur ces surfaces-là. Sans animaux dessus, ces marais se ferment en quelques saisons, les roselières gagnent et les oiseaux d’eau perdent leurs zones de nourrissage.
C’est le paradoxe avec lequel il faut vivre : l’élevage qui abîme le plus est celui qu’on ne voit jamais, et celui qui entretient le paysage devant chez nous produit une viande que la plupart des gens jugent trop chère. Tant que le prix au kilo restera le seul critère au rayon, le premier continuera de gagner.
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