Un maire mexicain épouse une femelle caïman selon une tradition locale
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Le fait divers a fait le tour des rédactions en juillet 2023 sous une forme volontairement absurde : un maire mexicain a épousé un crocodile. La photo est irrésistible, la légende s'écrit toute seule, et elle passe à côté de ce qui se joue vraiment à San Pedro Huamelula. Ce mariage n'est pas une lubie d'élu. C'est un acte diplomatique rejoué chaque année entre deux peuples voisins de l'isthme de Tehuantepec, et l'homme qui prononce les voeux n'y parle pas en son nom.
Ce qui s'est passé ce 30 juin
La scène tient à la fois de la noce de village et de la cérémonie officielle. Le reptile, une jeune femelle, est habillé d'une robe blanche, coiffé, orné de fleurs et de bijoux. Les habitants le portent de maison en maison pour que chacun puisse le saluer, puis le tenir dans ses bras et danser avec lui. La procession avance au son des tambours et des flûtes, les participants portent des masques d'animaux de la région. Le maire, en costume, prononce ensuite des voeux devant l'assemblée.
"J'accepte cette responsabilité car nous nous aimons : il ne peut y avoir de mariage si on ne s'aime pas", a déclaré Víctor Hugo Sosa au moment de l'échange des consentements. La phrase a beaucoup circulé, souvent sortie de son contexte. Prise dans le rituel, elle dit autre chose que ce qu'un lecteur européen y entend : elle scelle une alliance entre deux communautés, pas une union entre un homme et un animal.
Derrière la noce, une paix entre deux peuples
La tradition remonterait à plus de deux siècles. Elle raconte le mariage d'un roi chontal avec une princesse du peuple huave, deux groupes qui se disputaient les mêmes terres et les mêmes eaux poissonneuses de l'isthme. Le caïman tient le rôle de la princesse huave. Le maire, lui, endosse celui du souverain chontal. Ce que la communauté rejoue chaque année, c'est la fin d'un conflit territorial, transformée en fête et confiée à celui qui exerce l'autorité au moment où on la célèbre.
La lagune n'est pas un décor dans cette histoire, elle est le sujet. San Pedro Huamelula vit de la pêche, de la crevette et de ce que produit la mangrove. Une saison sans poisson, dans un village de cette taille, se voit dans les cuisines dès l'automne. Demander l'abondance à un caïman, animal qui règne sur ces eaux saumâtres, revient à s'adresser à celui qui détient les clés du garde-manger. Le geste est rationnel une fois qu'on accepte la grammaire qui le porte.
Ce que la communauté attend de l'alliance
Les habitants placent sous ce mariage une série de demandes qui n'ont rien de mystique quand on les traduit en langage administratif :
- des prises suffisantes de poisson et de crevette pour la saison qui vient ;
- des terres qui donnent, dans une région où l'agriculture dépend entièrement du régime des pluies ;
- une protection contre les tempêtes et les épisodes de sécheresse qui frappent la côte pacifique ;
- l'entretien du lien entre le village et le milieu naturel dont il dépend pour manger.
Formulé ainsi, le rituel ressemble moins à une curiosité folklorique qu'à une assemblée générale sur la ressource halieutique, tenue une fois par an avec des costumes.
La question animale, posée honnêtement
Des associations de protection animale contestent la pratique, et leur objection mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Pendant la cérémonie, la gueule du caïman est maintenue fermée par un lien, l'animal passe plusieurs heures de bras en bras au milieu du bruit et de la foule, et il est habillé. Pour un reptile, cette succession de manipulations n'est pas neutre.
Une remarque s'impose sur le regard porté depuis l'Europe. Traiter cette cérémonie de barbarie tout en remplissant les arènes ou en organisant des lâchers de taureaux tient de la myopie sélective. La question de ce qu'on fait subir à un animal pour un rituel collectif se pose partout, avec des réponses différentes selon les pays, et elle ne se règle pas en désignant les coutumes des autres.
Pourquoi cette histoire voyage aussi bien
Un maire, un crocodile en robe de mariée, une phrase d'amour : le fait divers coche toutes les cases du contenu qui circule. Il a été repris par des dizaines de médias, presque toujours avec le même angle de la bizarrerie exotique, et presque jamais avec l'explication chontale-huave qui le rend intelligible. Le résultat est un village d'Oaxaca connu mondialement pour une image qui le caricature.
Reste ce que la cérémonie de 2023 dit de San Pedro Huamelula aujourd'hui. Une commune de quelques milliers d'habitants, loin des circuits touristiques, a maintenu vivante une institution qui organise ses rapports avec un voisin et avec sa lagune. Elle l'a fait sans subvention, sans label, et en la filmant elle-même pour les réseaux sociaux. Sur ce point, le village s'en tire mieux que la plupart des reportages qui lui ont été consacrés.
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